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Contre la légalisation de l’euthanasie lettre à Mr JP Tanguy de Karen Brandin enseignante

 

 

Cher Monsieur le Député, cher Monsieur Jean-Philippe Tanguy,

 

Car c’est à l’homme comme à l’homme de loi qu’à quelques heures désormais du vote définitif de la loi en faveur de la légalisation de l’euthanasie, je me permets d’adresser ce courrier en espérant qu’il saura attirer votre attention et idéalement, susciter votre intérêt et alimenter votre réflexion.

Je n’ai pas la prétention d’être en mesure d’influencer votre vote que j’imagine mûrement réfléchi (même si j’en ai bien sûr le désir) ; mais au fil de vos interventions, j’ai pu apprécier cette qualité d’humour devenue si rare et qui reste selon moi la marque d’une  intelligence vraie. C’est à elle que je m’en remets aujourd’hui.

Vous seriez en ce sens un homme intelligent qui se trompe de décision car si je devais m’approprier les mots de Philippe Juvin, je vous dirais que :  «  Les députés voteront en « émotion » ; mais que ce n’est pas mon émotion, c’est ma conscience et ma raison qui me commandent de ne pas voter cette loi. »

Parce que je n’ai aucune légitimité sinon celle d’être la soeur aînée d’une jeune femme atteinte de trisomie 21, je ne vais pas revenir sur la rupture anthropologique si largement évoquée que suppose ce texte ; ni non plus sur l’opposition ferme et définitive d’une large majorité de soignants, changés contre leur volonté et leurs convictions en ces anges de la mort qui autrefois faisaient la Une de la presse. Autant de soignants, viscéralement attachés au serment d’Hippocrate, dont on doit impérativement écouter et respecter l’inquiétude comme les puissantes mises en garde.

La terrible permissivité de ce texte a été pointée du doigt par des personnes de haute qualité, de très haute compétence, intègres et toujours mesurées ; respectueuses aussi des inquiétudes et des questionnements de chacun et pour lesquelles la mort est une réalité parfois quotidienne, et pas juste l’idée que l’on s’en fait.

Je pense notamment à l’oncologue pédiatrique Nicole Delépine, au chirurgien-oncologue Gérard Delépine, au  docteur Claire Fourcade et bien sûr à votre collègue Philippe Juvin cité plus haut.

J’ai de mon côté deux pistes de réflexion à vous proposer ou à vous opposer. Une inspirée par la simple citoyenne que je suis et qui est donc d’une très grande simplicité : un texte d’une telle ampleur, qui engage la société toute entière et son rapport à l’autre ne saurait être adopté dans la torpeur et la lassitude d’un mois de Juillet (qui plus est, caniculaire) avec une majorité aussi dérisoire. Majorité, qui à force de réflexion et non pas de pression, tend à s’inverser. 

L’argument numérique, l’argument strictement comptable qui dans d’autres cas de figure, ferait légitimement autorité, est irrecevable ici ; vous en conviendrez bien volontiers je pense.

Le débat à son tour, ne doit pas être euthanasié ; il demande, comme la démocratie, à vivre. Que les 14 élus du RN notamment lui accordent ce sursis s’il vous plaît.

Vous qui êtes un fin psychologue et un observateur avisé du monde politique ne pouvez décemment imaginer que c’est à des fins strictement humanistes qu’E. Macron fait de ce vote une obsession et une urgence (et, parce qu’on n’est pas à une indécence près en macronie, l’occasion d’un petit cocktail de fin de règne, histoire de danser sur les tombes à venir. Espérons que les Mutuelles seront conviées à cette petite sauterie estivale.).

Mon deuxième argument est celui de la prof de mathématiques que je suis depuis 20 ans et qui a en charge des jeunes gens âgés de 16 à 19 ans, moralement. Cet âge que l’on qualifie volontiers « d’ingrat », siège de multiples transformations et autres questionnements qui conduisent trop souvent  ces adultes en germe à imaginer le pire comme unique échappatoire. La société est désormais tellement intolérante et il est si facile d’en être exclu à un moment où le groupe est pourtant tout, que la volonté de vivre s’étiole parfois.

Pour être tout à fait transparente, au travers de quelques échanges qui se sont parfois invités entre deux annales du bac, la jeunesse qui m’entoure est plutôt favorable à ce texte dont ils ont une lecture parcellaire : soit romantique, à la Dalida. « Moi qui ai tout choisi dans ma vie/ Je veux choisir ma mort aussi / Moi je veux mourir sur scène ».

Soit glaciale ; glaçante même. Vous vous souvenez peut-être de cette scène du « Cercle des Poètes Disparus » où l’on suggère que la valeur d’un sonnet pouvait être objectivement évaluée :  » Si on note la perfection du poème sur la ligne horizontale d’un graphique et son importance sur la verticale, l’aire ainsi obtenue par le poème nous donne la mesure de sa valeur. » (p31).

Et bien, il y a des jeunes gens qui en toute quiétude, en toute décontraction, estiment des vies indignes d’être vécues ; des existences inutiles. Ces « fragiles » comme ils disent rattrapés par la sélection naturelle tout simplement.

Par la levée d’un interdit ancestral, il me semble que le signal envoyé à cette jeunesse qui ôte et s’ôte si facilement la vie désormais, est gravissime.

Avec l’adoption de cette loi du « droit à mourir » comme l’on dit, qu’est-ce que je vais avoir comme argument à opposer à une jeune fille qui affirme « en conscience », ie depuis elle :  « rationnellement » , que la mort est la seule issue. Que tout a été pensé et que mourir est son seul avenir.

Comment et de quel droit, sur la base de quel argument d’autorité, allons-nous la retenir ? lui imposer cette existence dont à cet instant, elle ne veut plus parce qu’elle est insurmontable, invivable ?

Comment la convaincre, alors que tous les repères sont brouillés, que sa vie vaut la peine d’être vécue ; que ces épreuves, fussent-elles terribles, seront un jour dépassées ?  J’avais écouté très attentivement la dernière interview de Noelia Castillo, cette jeune femme espagnole d’à peine 25 ans dont le cas tragique avait été largement médiatisé, société du spectacle oblige.

Dans ses yeux sombres, je n’ai pas vu l’apaisement ou  la sérénité que l’on nous oppose et comme on s’y attendrait lorsqu’un calvaire va prendre fin ; j’y ai vu une rage froide plutôt, un profond malheur surtout que collectivement nous n’avons pas été capable de soulager.

« C’est ma vie, c’est mon corps » ; on se souvient tous de cette revendication qui faisait lever au ciel les yeux de nos parents. Il faut que les yeux continuent de se lever au lieu de se détourner ; au lieu de se résigner.

Parce qu’elle menace les plus fragiles d’entre-nous, les plus vulnérables, je vous demande solennellement de participer à claquer fermement le 15 Juillet 2026 cette porte qui s’entre-ouvre non pour le meilleur, mais pour le pire. 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le député, l’expression de mes sentiments les plus respectueux,

Karen Brandin

Citoyenne / Enseignante / docteure en théorie algébrique des nombres

Parce que vous citez régulièrement Mylène Farmer, je lui donne le mot de la fin; le maux de la fin :

« Qui te condamne ?
Au nom de qui ?
Mais qui s’acharne à souffler tes bougies ?
Est-ce te mentir ?
Est-ce te trahir ?
Si je t’invente des lendemains qui chantent… »

(Dernier sourire – 1989)

 

NB : Parce que sa diffusion est encore trop confidentielle, je me permets de vous recommander l’écoute du « Le Libre Entretien #51 : Dr N. Delépine présente son livre sur le danger de la loi sur l’euthanasie

https://www.youtube.com/watch?v=bBYKfPs9KUA&t=19s

Et aussi tout simplement, Olivier Goy  :

https://www.youtube.com/shorts/9u3OzgiLmss